Tournage d’un film avec un orchestre : chronique d’une journée (presque) silencieuse

Aujourd’hui, j’avais envie de partager avec toi une expérience un peu particulière, à mi-chemin entre le monde de la musique et celui du cinéma : un tournage. Oui, un vrai. Avec des caméras, des techniciens, des gens très concentrés qui parlent doucement dans des talkies-walkies et cette sensation étrange de faire partie d’un grand bazar parfaitement organisé. Ce n’est pas le genre de chose qui arrive tous les jours, alors ça mérite bien un petit récit !

une journée sur un plateau de tournage de cinéma

Une journée entière pour quelques minutes à l’écran

Le concept était simple sur le papier. Il fallait tourner une scène de concert d’orchestre. Pour que ça fasse vrai à l’écran, on engage donc de vrais musiciens. Logique. Je te rassure tout de suite – ou pas, selon ton niveau de cynisme – on joue vraiment, on enregistre même le son. Mais non, ce n’est pas cet enregistrement qui finira sur la bande originale du film. Il sert uniquement de repère, une sorte de bande-son provisoire destinée à caler la musique définitive sur les images au moment du montage. Le vrai son, le beau, le parfait, arrivera plus tard.

Le tournage de cette scène de concert était prévu sur une seule journée. Une grosse journée. Neuf heures sur place pour quelques minutes de film, peut-être moins. Bienvenue dans le monde du cinéma, où le ratio temps passé / temps visible à l’écran est parfois franchement décourageant !

Il fallait venir équipé. Une tenue pour jouer le musicien d’orchestre, et deux tenues différentes pour incarner le public. Parce que oui, en plus d’être musiciens, nous étions aussi figurants. Le public, la foule, celle qui écoute religieusement pendant le concert et qui se lève d’un bond pour applaudir frénétiquement à la fin. Standing ovation comprise.

Attendre, beaucoup attendre, et s’habituer

La journée commence comme beaucoup de tournages : par de l’attente. La technique se met en place, les caméras s’installent, les lumières se règlent, les cadres se dessinent. Pendant ce temps, on est là, assis, debout, à discuter, à observer, à essayer de ne pas froisser ses vêtements fraîchement repassés.

La costumière passe dans les rangs. Elle inspecte, valide, ajuste, modifie. On avait tous apporté plusieurs options, parce que rien n’est jamais certain à l’avance. Une veste trop sombre, un col qui dépasse, un tissu qui accroche trop la lumière, et hop, on change. Tous les détails comptent ! Puis vient le moment où l’on est placé. Et là commence le vrai marathon.

Refaire la même scène jusqu’à l’absurde

On tourne. On rejoue. On recommence. Encore. Et encore. La même scène, strictement la même, mais sous tous les angles possibles et imaginables. Plan large, plan serré, caméra à droite, caméra à gauche, caméra qui glisse lentement, caméra qui s’approche. À force, tu pourrais jouer le morceau les yeux fermés, en dormant, à l’envers. C’est simple : il y a de quoi finir chèvre !

C’est là qu’on comprend que le cinéma n’est pas un art de la spontanéité, mais de la répétition. Une répétition méthodique, presque obsessionnelle. Chaque mouvement est disséqué.

Quand l’actrice devient le centre de gravité

L’actrice principale fait partie de l’orchestre. Arrive donc le moment où la caméra doit se concentrer sur elle. On nous replace. On ajuste les chaises, les pupitres, les distances. Et soudain, tout le monde se met face aux figurants. Le caméraman, le réalisateur, la costumière, les maquilleurs, le coiffeur, le responsable lumière, les assistants. Une véritable assemblée qui te regarde, te scrute, te déplace et te remplace.

On te dit qu’il ne faut pas le prendre personnellement. C’est juste une question d’équilibre visuel autour de l’actrice. Reste que, intérieurement, tu te poses des questions existentielles. Est-ce qu’ils veulent des gens moches autour pour qu’elle ressorte mieux par contraste ? Ou au contraire des gens très beaux parce qu’il va y avoir un gros plan ? Mystère. Toujours est-il que je me retrouve placée juste devant elle.

L’instant coiffure, ou l’art de disparaître intérieurement

Cerise sur le gâteau : le coiffeur décide que mes mèches rebelles posent problème. Manifestement, elles ont une vie propre et ne correspondent pas à la vision artistique du moment. Donc il s’avance et me recoiffe. Oui oui, devant tout le monde, alors que toute l’équipe technique attend pour tourner, et que tous les figurants te regardent. J’adore ! Là clairement je ne savais plus où me mettre… Au fond d’un trou de souris peut-être, ou cachée derrière un pupitre ?

On refilme la scène. Puis encore. Puis encore. Le gros plan, le zoom progressif, le plan où la caméra se retrouve littéralement à vingt centimètres du visage de l’actrice. Chaque prise est millimétrée. Rien n’est laissé au hasard.

Changement de costume, changement de rôle

Une fois cette séquence enfin validée, on va se changer. Direction le rôle de spectateur. Et là, nouvelle surprise. On ne tourne pas une seule fois le public qui se lève pour applaudir. On le tourne dix fois.

Le principe est simple et diaboliquement efficace. On est assis par blocs d’environ cinquante figurants. On joue la scène. Puis on se décale tous de cinquante sièges. On rejoue. Puis encore. À chaque fois, on échange vestes, pulls, blazers. On se mélange, on se transforme. L’idée est de ne jamais reconnaître les mêmes personnes à différents endroits de la salle.

Ensuite, en post-production, les techniciens assemblent tout ça pour donner l’illusion d’une salle pleine à craquer. Le cinéma, ou l’art de la triche bien faite !

Une journée longue, étrange, mais finalement amusante

Au final, c’est une journée de neuf heures. Neuf heures pendant lesquelles on ne fait pas grand-chose, objectivement. On attend, on joue, on rejoue, on patiente encore. On s’ennuie parfois, soyons honnêtes. Mais il y a aussi ce sentiment un peu grisant d’être dans les coulisses, de voir comment une scène prend vie, morceau par morceau.

Ce n’est pas quelque chose que je ferais tous les jours. L’ennui est réel, l’attente parfois pesante. Mais de temps en temps, c’est rigolo. Et surtout, ça donne un regard complètement différent sur ces quelques minutes de film qu’on regardera plus tard, confortablement installé, sans imaginer tout ce qu’il a fallu pour les fabriquer ! Et rien que pour ça, l’expérience valait le coup.