Aujourd’hui on va parler d’un truc un peu chelou. Tu imagines un violoniste qui, juste avant un concert, décide de désaccorder son instrument ? Genre volontairement ? Eh bien non, ce n’est pas une crise existentielle ou un bug de l’accordeur. C’est de la scordatura. Un mot qui sonne comme une insulte italienne, mais qui cache une des astuces les plus rock’n’roll de la musique classique.
De Biber à Bartók, en passant par Saint-Saëns, des compositeurs se sont amusés à tordre les cordes pour faire sortir des instruments des sons inattendus, surnaturels, parfois carrément flippants. Et crois-moi, une corde désaccordée, bien utilisée, ça peut faire frissonner plus que toute une symphonie.
Petite histoire d’un mot qui cloche bien exprès
La scordatura, ça vient de l’italien scordare, qui veut dire “désaccorder”. Oui oui, aussi simple que ça. Mais ne t’y trompe pas : on parle ici de désaccord contrôlé, voulu, assumé, presque savant. Pas juste du môme qui torture son violon en cours de solfège.
Cette pratique émerge très sérieusement au XVIIe siècle, et deviens vite le jouet préféré de certains compositeurs baroques, en particulier dans les régions germano-autrichiennes. Un des rois de la discipline, c’est Heinrich Biber (non, pas Justin, l’autre), qui utilise la scordatura dans ses Sonates du Rosaire pour pousser les violons à des acrobaties sonores quasi mystiques. On ne parle pas juste d’un petit quart de ton déplacé, hein : parfois les cordes sont croisées, inversées, tout sauf « normales » ! Et pourtant, ça sonne.
À l’époque, on adore ces effets insolites. Ils permettent de sortir de l’accord standard, trop prévisible, et d’offrir au musicien comme au public des sensations inédites. Parce que oui, en vrai, un violon qui sonne comme un luth ou un violoncelle qui grogne comme une basse mal lunée, ça envoie du pâté. Aujourd’hui, la scordatura a traversé les siècles en mode ninja ; discrète mais toujours prête à frapper là où on ne l’attend pas !
Pas cassée, juste réinventée : mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?
La scordatura, c’est l’art de changer l’accord habituel des cordes d’un instrument à cordes frottées (violon, alto, violoncelle, contrebasse, et même guitare dans certains cas, coucou Frank Zappa !). Tu modifies la hauteur d’une ou plusieurs cordes, tu chamboules la logique du manche, et tu obtiens de nouvelles possibilités de sonorités, de doigtés, et d’harmonies.
Imagine que tu joues du violon et que, d’habitude, tu as les cordes accordées de la plus grave à la plus aiguë en G-D-A-E (sol-ré-la-mi). Avec une scordatura, tu pourrais par exemple avoir A-E-A-E ou D-G-A-D… Bref, ce que tu veux, tant que ça sert ton effet musical !
Mais pourquoi se compliquer la vie ? Bonne question, jeune padawan. Eh bien, pour :
Obtenir des sons inaccessibles en accord standard (accords plaqués, bourdons, effets de résonance…)
Créer une ambiance sonore particulière (sombre, tendue, ou au contraire brillante et cristalline)
Alléger la technique d’un passage complexe (eh oui, parfois c’est aussi pour rendre un truc injouable… jouable)
Faire flipper le public ou le surprendre (coucou musique contemporaine)
Et attention : ce n’est pas juste une coquetterie d’artiste. C’est un vrai outil de composition, qui modifie l’ADN du morceau. Quand un compositeur choisit une scordatura, ce n’est pas pour embêter le musicien (enfin, pas seulement…), c’est pour faire parler l’instrument autrement plus librement ou plus sauvagement !
Danse macabre : Saint-Saëns fait flipper les violons
Allez, passons aux choses sérieuses et légèrement lugubres, avec un cas d’école : la Danse macabre de Camille Saint-Saëns. Ce poème symphonique, composé en 1874, est une petite merveille gothico-symphonique où la Mort elle-même vient faire la java au cimetière, à minuit pile (oui oui oui, les douze coups de minuit joués par le harpe au tout début ! Mais quel génie ce St Saëns !). Et pour bien te faire sentir que la fête est un poil bizarre, Saint-Saëns sort une carte spéciale : la scordatura du violon solo.
Dans ce morceau, le violoniste doit désaccorder sa corde de mi pour la faire descendre d’un demi-ton et l’accorder en mi♭. Pourquoi ? Pour créer un triton (l’intervalle “diabolique” par excellence dans la musique !) dès le tout premier geste musical, entre la corde de la et celle de mi♭. Un intervalle qui grince, qui dérange, et qui était surnommé au Moyen Age “diabolus in musica”. Ambiance !
Et là, magie : ce simple décalage change complètement le timbre du violon. Le son devient plus grinçant, presque spectral. Tu n’as pas juste un instrument qui joue faux, tu as un instrument qui hurle ! Le violon devient la voix de la Mort, grinçante, dansante, moqueuse. Tout le reste de l’orchestre s’organise autour, entre ossuaires rythmiques (salut le con legno, on en reparlera) et valses décomposées.
C’est d’ailleurs ce passage, ce “grattement de squelette” initial, qui donne au morceau son caractère si reconnaissable. Et sans la scordatura, ça n’aurait tout simplement pas le même effet. Ce serait trop propre, trop classique ; presque trop vivant, en fait !
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La scordatura, ce n’est pas juste une bizarrerie de compositeur capricieux. C’est une façon pour les instruments à cordes de sortir des rails et de créer un son qui dérange, surprend ou envoûte. Elle oblige les musiciens à revoir toute leur technique, à réapprendre leurs repères… mais elle donne aussi accès à un monde parallèle de timbres, d’accords, et de magie sonore.
Alors la prochaine fois que tu entends un violon faire des bruits bizarres, ne l’accuse pas trop vite d’avoir raté son accordage. C’est peut-être juste de la scordatura bien sentie. Et crois-moi, quand c’est bien fait, c’est carrément la classe !